Avertissement : Critiquer l’action du CNSP aujourd’hui n’est absolument pas un regret du régime précédent. Encore moins un appel à son retour. L’histoire a basculé, irréversiblement, lorsque le peuple et ses forces patriotes du Niger ont mis fin à l’occupation militaire étrangère et à un régime inféodé aux logiques de la Françafrique. Cette page est tournée. Définitivement. Mais écrire une nouvelle page exige plus qu’un rejet du passé : elle exige une vision.
Le tournant historique
Le Général Abdourahamane Tiani restera, quoi qu’il advienne, dans les annales du Niger. Il est celui qui, avec ses compagnons du CNSP, a mis fin à deux décennies de gouvernance corrompue et à la présence militaire étrangère imposée par des intérêts extérieurs, les mêmes pays à la base de la déstabilisation de la Libye, cause et source de l’insécurité au Sahel. Il est aussi celui qui a engagé le Niger dans l’Alliance des États du Sahel (AES), une chance historique de faire émerger une union politique entre États souverains, conforme au rêve d’unité formulé jadis par des figures comme Kwame Nkrumah. Cette double libération — du régime de la « Renaissance » et des bases françaises — a suscité un immense espoir, bien au-delà des frontières du Niger.
Mais l’histoire ne se fige pas dans les victoires symboliques. Elle avance. Et elle exige des actes à la hauteur des promesses. Or, deux ans après la prise du pouvoir par les militaires, un doute profond commence à s’installer au Niger. Les signaux envoyés par la transition semblent confus, hésitants, voire contradictoires. Une inquiétude sourde gagne même ceux qui ont soutenu la rupture avec ferveur.
Le poids des ombres
Premier motif de malaise : l’influence persistante de certains acteurs de l’ancien système, tapis dans l’ombre, et dont les réseaux demeurent intacts. Le fait que l’ancien président Mahamadou Issoufou — architecte du régime honni — ait pu conduire la délégation nigérienne à des obsèques officielles de l’ancien Président du Nigéria, le Général Buhari, a été perçu comme un symbole inquiétant. Comment comprendre qu’un acteur-clé du désastre passé reprenne une telle centralité dans la diplomatie du Niger ?
Cela jette une ombre sur la sincérité de la rupture proclamée. La lutte contre la mauvaise gouvernance est restée un slogan. Aucun des grands dossiers de corruption qui ont émaillé les douze années de la Renaissance n’a été jugé. Des institutions comme la COLDEF, censées porter cette exigence de justice, semblent inefficaces, incapables d’agir autrement qu’en fonction des affinités politiques ou des inimitiés personnelles.
Une militarisation sans cap
Deuxième source d’inquiétude : la militarisation excessive de l’administration et des entreprises publiques. Ce phénomène fait écho aux heures sombres de la gestion clanique du Niger, où les postes étaient confiés aux « parents, amis et connaissances » (PAC), au mépris des compétences. Substituer des civils incompétents par des militaires inexpérimentés n’est pas un progrès. Gouverner n’est pas un exercice de commandement. C’est une science, un art, une discipline qui exige une planification stratégique, une expertise multisectorielle, une capacité d’écoute et d’anticipation.
Si l’objectif est de faire taire les critiques par la peur, c’est peut-être possible un temps. Mais si l’ambition est de transformer le Niger durablement, il faudra élargir les cercles de confiance et mobiliser les compétences nationales, même au-delà du périmètre restreint des anciens compagnons d’armes.
Le Conseil Consultatif de la Refondation : une occasion manquée
La création du Conseil Consultatif de la Refondation aurait pu incarner cette ouverture et cette vision collective. Mais là encore, la déception est palpable. L’opacité de sa mise en place, l’absence de critères transparents, son effectif pléthorique, et surtout, son manque total de pouvoir de contrôle sur l’action gouvernementale, en ont fait une coquille vide. Là où l’on attendait une boussole démocratique temporaire, on a eu un paravent décoratif.
Une économie en souffrance
Sur le plan économique, les indicateurs au Niger sont inquiétants. La fermeture prolongée de la frontière avec le Bénin, bien que compréhensible dans un contexte de provocation politique et de trahison sous-régionale, apparaît aujourd’hui comme un fardeau supplémentaire pour des populations déjà fragilisées.
Certes, le régime en place au Bénin s’est distingué par une hostilité assumée envers le Niger et une docilité choquante envers la France. Mais l’enjeu n’est pas de punir le peuple béninois pour les choix de ses dirigeants. Il est possible de rouvrir prudemment la principale route commerciale, tout en assurant la sécurité par une présence militaire dissuasive. Refuser cette option par orgueil, c’est mettre à genoux des milliers de familles nigériennes sans raison stratégique valable.
Pour éviter l’échec
Il est encore temps de redresser la trajectoire. Cela exige :
– Une rupture nette avec les influences de l’ancien régime, même dissimulées ;
– Une relance sincère de la justice et de la lutte contre la corruption ;
– Une démilitarisation progressive de la gestion publique ;
– L’inclusion des compétences nationales au-delà des cercles amicaux et familiaux ;
– Une vision claire de la transition, avec des étapes, des priorités et une fin assumée.
Légitimité ne signifie pas immunité
Le CNSP a été porté par un élan populaire authentique. Mais la légitimité ne se conserve pas par décret. Elle se mérite, jour après jour, par l’exemplarité, la vision et les résultats. Le Niger a trop souffert des renoncements pour tolérer que l’espérance soit une nouvelle fois trahie.
L’histoire attend. Le peuple du Niger observe.
La rédaction d’Energie d’Afrique






